Un commissaire sur les rails

Le moyen de locomotion préféré de Maigret, lorsqu’il se déplace dans Paris, est la marche à pied. Lorsqu’il lui faut être rapide, il prend un taxi, ou une voiture de la PJ, parfois le bus, rarement le métro, qu’il n’aime pas. Lorsqu’il voyage hors ville, voire hors de France, il prend d’habitude le train, et quelquefois l’avion, qu’il n’apprécie pas particulièrement. Les scènes de train sont donc relativement nombreuses dans les romans, et les gares jouent souvent un rôle important dans les enquêtes.

Dans cette rubrique, nous allons voir comment les réalisateurs ont adapté les scènes ferroviaires des romans dans les épisodes, comment ils ont rendu l’atmosphère des trains et des gares à l’écran. L’adaptation relativement fidèle – surtout au début de la série – a pour conséquence que les scènes de trains et de gares sont assez fréquentes, et ces images, les années passant, constituent aujourd’hui une sorte de documentaire sur le paysage ferroviaire des années 60 à 80…

Pour faire ces comparaisons entre texte et image, nous allons suivre l’ordre chronologique des romans, et non celui des épisodes.

Dès le début de la saga, Maigret a affaire avec des gares et des trains: en effet, au début du roman Pietr le Letton, le commissaire, dans son bureau, reçoit un communiqué de police l’avertissant que Pietr arrive à Paris depuis Cracovie, via l’Allemagne, la Hollande et la Belgique. Ainsi, dès le départ, c’est tout un parcours ferroviaire de l’Europe que l’auteur dessine: « Au mur, derrière le bureau, se déployait une carte immense devant laquelle Maigret se campa […]. Son regard alla du point qui figurait Cracovie à cet autre point désignant le port de Brême, puis de là à Amsterdam et à Bruxelles. Une fois encore, il regarda l’heure. Quatre heures vingt. L’«Etoile-du-Nord» devait rouler à cent dix à l’heure entre Saint-Quentin et Compiègne. »

On retrouve ensuite Maigret à la Gare du Nord: venu surveiller l’arrivée de Pietr, il découvre un cadavre dans le train qui a amené le Letton. C’est l’occasion pour Simenon de dresser un portrait – plutôt sinistre – de cette gare qu’il n’aime pas, car elle lui a laissé de vilains souvenirs… « Malgré la verrière monumentale, les quais de la Gare du Nord étaient balayés par des bourrasques. Plusieurs vitres avaient dégringolé du toit et s’étaient écrasées parmi les voies. L’électricité marchait mal. »

La description de cette gare, telle que Simenon l’a vécue au début des années 30, ne correspond évidemment plus vraiment à l’image qu’en montre l’adaptation de l’épisode en 1972. Néanmoins, ce voyage sur rail de Pietr et l’arrivée en gare sont l’occasion pour le réalisateur de faire défiler le générique initial de l’épisode sur des images de rails, une « technique » qu’on aura vue plusieurs fois dans la série.

Dans le roman, Maigret se met à la filature de Pietr, qui s’est rendu chez sa belle-soeur, Mme Swaan, à Fécamp. Dans l’épisode, Mme Swaan habite à Chantilly, et c’est dans cette gare qu’on voit débarquer Maigret.

Un autre roman qui débute dans une atmosphère de gare est Le pendu de Saint-Pholien. Dans la petite gare de Neuschanz, sur la frontière entre Allemagne et Hollande, parmi les voyageurs, deux passagers insolites: « Personne ne se douta que c’était un drame qui se jouait dans la salle d’attente de la petite gare où six voyageurs seulement attendaient […] Une silhouette, dans un coin: un homme d’une trentaine d’années, aux vêtements usés jusqu’à la trame, au visage décoloré, mal rasé, [aux] yeux fiévreux […] On remarquait moins un voyageur qui s’était assis à la table voisine, grand et lourd, large d’épaules. Il portait un épais pardessus noir à col de velours […].Le premier, crispé, ne cessait d’observer les employés à travers la porte vitrée comme s’il craignait de rater le train. Le second l’examinait, sans fièvre, d’une façon implacable, en tirant des bouffées de sa pipe. »

C’est ainsi que commence l’enquête qui va mener Maigret – en train – de Bruxelles à Brême, et de là à Reims, puis à Liège. Dans l’épisode, l’intrigue est transposée à Dunkerque et à Lille. Mais le réalisateur a conservé quand même les images de trains et de rails…

Dans le roman La danseuse du Gai-Moulin, Maigret raconte à Delvigne comment il a pris Graphopoulos en filature: « Mercredi matin, Graphopoulos a quitté le Grand-Hôtel mais, au lieu de se rendre au Bourget, il s’est fait conduire à la gare du Nord où il a pris un billet de chemin de fer pour Berlin… Nous avons voyagé dans le même wagon-salon. […] A Liège, il est descendu et je suis descendu derrière lui. » Dans l’épisode, on voit aussi, en flash-back, la filature de Maigret.

Le roman Le port des brumes commence, lui aussi, dans un train. Maigret ramène chez lui le capitaine Joris, que sa bonne, Julie, a identifié: « vers Mantes, les lampes du compartiment s’étaient allumées. Dès Evreux, tout était noir dehors. Et maintenant, à travers les vitres où ruisselaient les gouttes de buée, on voyait un épais brouillard qui feutrait d’un halo les lumières de la voie. Bien calé dans son coin, la nuque sur le rebord de la banquette, Maigret, les yeux mi-clos, observait toujours, machinalement, les deux personnages, si différents l’un de l’autre, qu’il avait devant lui. » Dans l’épisode aussi, la première scène montre Maigret dans le train, en compagnie de Joris et de Julie. Le générique initial se déroule sur l’image du train et des rails qui défilent.

Chez les Flamands est encore un roman qui commence dans une gare: « Quand Maigret descendit du train, en gare de Givet, la première personne qu’il vit, juste en face de son compartiment, fut Anna Peeters. […] Elle avait le nez rouge et elle tenait à la main un mouchoir roulé en boule. » Dans l’épisode, le réalisateur a restitué l’esprit de la scène: après un premier plan sur Maigret dans le train, on voit celui-ci arriver en gare de Givet, où l’attend Anna.

Dans le roman Les caves du Majestic, Maigret se rend en train à Cannes, pour apprendre de Gigi la vérité à propos de Prosper et de Mimi. Voici la scène dans le train du retour: « Le train roulait depuis un bon moment. Maigret avait déjà retiré son veston, sa cravate et son faux col, car le compartiment, une fois de plus, était surchauffé […] Il se pencha pour délacer ses chaussures […] Soudain, comme il était toujours penché sur ses souliers, il eut la désagréable impression que quelqu’un l’observait, de tout près. Il leva la tête. Un visage blafard était là, dans le couloir, derrière la vitre. […] Comment Gigi était-elle venue là ? Maigret n’avait pas eu le temps de remettre sa chaussure qu’avec une moue de dégoût la fille crachait vers lui, sur la vitre, puis s’éloignait le long du couloir. »

Dans le roman La maison du juge, Maigret se rend en train à Versailles, pour vérifier les dires de Forlacroix. Dans l’épisode, il fait de même, et c’est l’occasion pour le réalisateur de rendre la scène de façon intéressante: on voit Maigret debout dans le couloir du train, regardant la nuit par la vitre, sur laquelle vient se mettre en surimpression le visage de Forlacroix, et les images de son récit.

Le roman L’inspecteur Cadavre s’ouvre, lui aussi, sur une scène de train. Maigret se rend à Saint-Aubin-les-Marais, en Vendée, pour s’y occuper de l’affaire Retailleau. « Maigret regardait le monde avec de gros yeux maussades, donnant sans le vouloir à sa personne cette fausse dignité, cette importance qu’on affecte après les heures vides passées dans un compartiment de chemin de fer. […] Quatre ou cinq voyageurs, qui, comme lui, attendaient l’arrêt du train pour s’élancer dans les rues désertes ou pour foncer vers le buffet de la gare, le séparaient du fond du couloir, et, parmi ces personnes, il reconnut un pâle visage qui se détourna vivement. C’était Cadavre ![…] Le train ralentissait, stoppait en gare de Niort. Sur le quai mouillé et froid, Maigret héla un employé. – Pour Saint-Aubin, s’il vous plaît ? […] Le petit train était déjà sur la troisième voie, noir et mouillé. » Dans l’épisode, l’esprit de la scène est bien rendue, avec quelques modifications: le téléfilm s’ouvre sur l’arrivée du train en gare de Niort, et c’est à la descente de celui-ci que Maigret s’aperçoit de la présence de l’inspecteur Cadavre. On voit ensuite Maigret monter dans le train pour Saint-Aubin, dans lequel se trouve déjà Cavre. Lorsque le train est parti, se déroule le générique initial, sur les images des rails qui défilent.

Dans le roman Maigret se fâche, le commissaire se rend à Orsenne par le train. Il en est de même dans l’épisode. Alors que, dans le roman, la scène dramatique de l’explication entre Maigret et Campois se passe chez celui-ci, la scène est transposée, dans l’épisode, à la gare de Lyon, où Campois s’apprête à prendre le train.

Dans le roman Mon ami Maigret, le commissaire prend le train en compagnie de M. Pyke, pour se rendre à Porquerolles. Ils prennent le Train bleu à la gare de Lyon, et Maigret, à son grand dam, doit partager son compartiment avec l’inspecteur anglais, dont l’impeccable correction n’est pas sans l’irriter quelque peu… L’épisode s’ouvre sur le départ des deux hommes à la Gare de Lyon; on voit aussi le départ du train, puis son arrivée dans le Sud. Dans l’épisode, le voyage dans le compartiment se révèle plus facile pour Maigret que dans le roman…

Maigret a peur est encore un roman qui s’ouvre par une scène de train. Le commissaire, de retour d’un congrès à Bordeaux, fait un détour pour rendre visite à son ami Chabot, à Fontenay-le-Comte. Dans le train, il fait la connaissance de Vernoux de Courçon. La même scène se trouve à l’ouverture de l’épisode. Ci-dessous, l’image de l’arrivée du train à Fontenay, sous une pluie diluvienne.

Dans le roman Maigret à l’école, le commissaire se rend en train dans le village de Saint-André-sur-Mer. Le chapitre 2 du roman commence aussi par une scène « vue du train », comme Simenon aime à en décrire: « A Poitiers, les lampes s’allumèrent tout à coup le long des quais alors que le train était en gare, mais il ne faisait pas encore noir. Ce ne fut que plus tard, alors qu’on traversait des pâturages, qu’on vit la nuit tomber, les fenêtres des fermes isolées devenir brillantes, comme des étoiles. » Bien que l’épisode soit transposé dans un petit village de l’Oise, Maigret s’y rend aussi en train. En fait, la seule image qu’on voit de son voyage, c’est celle de son arrivée à la gare (celle de Crépy-en-Valois pour le tournage). Le train est évoqué par l’image d’une horloge de gare.

Dans le roman Maigret aux assises, Gaston Meurant se rend en train à Toulon, où se trouve son frère. Dans l’épisode, c’est à Bruxelles qu’il se rend.

Dans le roman La folle de Maigret, le commissaire se rend à Toulon pour savoir ce que le Grand Marcel est venu y faire. Il en est de même dans l’épisode.

Ainsi se termine notre petit tour en train à travers la série. Je n’ai pas référencé les épisodes dont il me manque les DVD, mais, qui sait, nous pourrons peut-être reprendre notre voyage une autre fois…